Ravier, un homme

« La peinture c’est l’homme, ma peinture sympathique, c’est l’homme sympathique… »

Tous les témoignages vivants, c’est-à-dire ceux extraits de la correspondance, concordent pour exprimer la bonté et la générosité alliée à la noble simplicité de Ravier. Sa vie durant Il reste fidèle à ses principes de sincérité sans illusion sur l’humanité. L’homme et l’artiste sont intimement fidèles à ses fondements de droiture. Sa formation de juriste et plus avant son éducation religieuse  chez les Chartreux ont peut-être ancré chez lui cette droiture. Sa sincérité se traduit aussi par une franchise spontanée bien souvent recherchée par ses amis.

Le personnage

Physiquement, jadis blond, chétif, les yeux clairs, Ravier est plutôt grand, vigoureux, bâti pour la marche dans la campagne. Au tempérament il possède l’enthousiasme, teinté d’une pointe de passion, la franchise, et l’aversion des conventions. Il appartient à la moyenne bourgeoisie de province aux mœurs soigneusement codifiées, mais il reste détaché de tout snobisme, républicain modéré à la haute morale, catholique libéral par héritage, devenu plutôt spiritualiste. Marié, père de famille, il invite beaucoup d’amis à sa table avec lesquels il partage le goût de la simplicité rustique, la chasse, la bonne chère et le vin.

La vie simple

L’amour du beau, l’amitié, la famille, un certain sens du devoir restent des valeurs certaines pour cet homme qui jouit par ailleurs des privilèges de la vie comme la tranquillité, la sécurité, le pain quotidien. Côté fortune, il est établi comme rentier, mais sans pour autant jouir de pactole. Propriétaire terrien, il fait fructifier ses rentes qui lui permettent de subvenir à ses besoins pour assumer sa famille nombreuse ; sa formation de juriste l’a forgé à une rigueur comptable qu’il confie à un régisseur puisqu’il préfère la peinture ! Ses enfants vivent sans étalage avec une activité artistique et culturelle initiée par le père ; Antoinette Ravier, son épouse et cousine de son confesseur, régit la maisonnée.

La chasse

Ravier à la fois paysan et artiste, évoque les joies de la chasse depuis sa tendre jeunesse; lycéen il rêve d’obtenir son baccalauréat pour pouvoir partir à la chasse aux grandes vacances. À Rome il est réputé excellent fusil et Louis Français s’en souvient : « Le 17 de ce mois j’aurai mes 80. Je vous plains bien sincèrement d’être cloué comme vous le dites, vous le vaillant chasseur de la Campagne de Rome! Je me souviens toujours et je me fais souvent raconter l’histoire de votre expédition avec le père Marteau, où vous avez en tournant le dos à un Anglais qui vous avait joué le même tour la veille, tué 28 bécassines sur 29 coups de fusil à Porto d’Anzio ! » 6 novembre 1894.

Plus tard, après 1850 à Crémieu, le gibier abondant au-dessus des étangs et des marais, Ravier part toujours chasser avec sa besace, son fusil son attirail de peintre et son pinchard. Les témoignages abondent.
Ce n’est qu’après 65 ans qu’il délaisse ce sport d’adresse et d’observation.

[…] Inutile de me parler lièvres, canards, etc., etc. J’ai fait la paix avec eux. Tout enragé de dessin et peinture, le temps passé à la chasse me parait du temps perdu. Je suis comme les femmes de quarante ans qui sur le déclin de l’amour, ne pensent plus qu’à l’amour et regrettent le temps perdu. Je ne pense qu’à la peinture et, plus je vais plus je sens d’enthousiasme…  1er novembre 1875

A l’affût

Chasseur émérite « Perdu un peu de temps à cela, mais vu et observé beaucoup », aimant la vie de campagnard, d’arpenteur de terres, de bois et de collines, observateur, et très adroit aussi bien avec un fusil qu’avec un crayon, Ravier  aime battre la campagne, ce qui développera ses qualités de dessinateur, de peintre, de photographe. À Crémieu comme à Morestel ses amis peintres suivent ce personnage original avec crayons et pinceaux et parfois appareil pour « croquailler » et « photographiquer » aux côtés du maître de céans et ils trouvent leur maître. Ce n’est plus seulement la bécasse qu’ils traquent mais le motif, le bon cadrage au juste moment quand la lumière, le vent du midi dans les branches, les nuages, tout semble concourir à faire frémir d’émotion le paysage alentour. L’essentiel alors n’est plus de remplir le carnier mais le carnet de croquis, de photographier, de capter l’instant.

[…] J’ai beaucoup travaillé. Je n’ai pas encore touché mon fusil pour me livrer tout entier à la peinture et je crois que ça va de mieux en mieux. Mais pas grand. Petit et intime. Fleur de poésie, au moins, dans l’intention. Morestel, 18 octobre 1875.

Le poète lucide

Très éduqué et grand lecteur, faisant partie d’une génération qui parlait le latin couramment, Ravier évoque souvent ses lectures, et son goût prononcé pour la poésie. Épris de Lamartine, il le cite à tout va, dans ses lettres ou au dos de ses croquis.

[…] Je sais que je suis un vrai libertin, rien que cela, et, à ce titre, je ne mérite pas tant d’égards; il est vrai que la morale n’a pas pour cela à se voiler la face, libertin avec la nature. Je ne suis pas l’honnête et laborieux bourgeois qui a fondé une maison riche et connue, et établit honorablement ses enfants dans le monde- non! Don Juan inoffensif et d’un nouveau genre, je remplis mes carnets des motifs qui me plaisent, et, plus heureux que Don Juan, j’en ai plus de trois mille. Si je n’inscris ni Zerline, ni Elvire, ni Emma, c’est un blond matin ou un soir brun.
Pour moi, il y a des baisers dans l’air;  il y a des nymphées et des priapées antiques l’été, par certains vents, sur la mousse, au bord des eaux ou dans les bois, à cette heure de midi qui est un démon dont l’Écriture dit de se méfier; mais surtout, il y a les ineffables tendresses du soir, choses intraduisibles par la parole, vaguement indiquées par la couleur et la forme et qui vous charment comme une musique dont il vous est impossible de rendre exactement le sens. Je suis un artiste inachevé. […] Morestel, 25 février 1873.

Le libre penseur

Fidèle en tout et avec tous, fidèle à lui-même, à ses amis et à son art,  Ravier le restera, depuis sa jeunesse jusqu’à la fin de sa vie. Fidèle à son principe de sincérité, Ravier ne voudra jamais transgresser les lois même s’il en admet l’absurdité. Le catholicisme tel qu’on le lui sert au XIXe siècle, malgré ses 20 premières années « toutes d’ardeur mystique » ne le satisfait pas. Il est religieux, anachorète, spiritualiste, mais certainement pas dévot comme sa femme et surtout comme sa mère dépressive et bigote. Comment ne pas l’être à cette époque ?

Lorsqu’il refuse la Légion d’honneur, il écrit en mars 1894 « Que l’on me donne telle ou telle récompense que je n’ai pas demandée, mon orgueil ne sera jamais froissé pour cela, et quoique étant mauvais catholique, les principes de ma philosophie et la connaissance que j’ai des hommes suffiront à me faire penser que c’est peut-être plus que je ne mérite »

Tolérance

« La tolérance est un de ces rares progrès que le temps nous a légués. Et puis, il faut être juste, c’est un devoir strict. Un homme qui ne pense pas comme vous, d’abord, peut avoir raison dans un sujet qui n’a rien d’absolu; eût-il tort, vous n’avez à lui demander qu’une chose  la bonne foi, et, s’il est de bonne foi, respecter son idée, si vous ne l’adoptez pas; s’il n’est pas de bonne foi, le planter là et le plaindre. Pour mon compte, je ne veux pas être défendu. A supposer même que mon œuvre en valût la peine, elle doit se défendre toute seule. Ce que l’on dira en bien ou en mal n’y ajoutera ou n’en sortira rien. » Ravier à Félix Thiollier, 1894

Sincérité

« Pour moi, je n’ai qu’une préoccupation : la sincérité, l‘expression de la scène du moment ressentie par mes nerfs du moment. »

Prométhée

Avant son accident de santé, une « attaque » en 1885, il écrivait des vers au dos de ses aquarelles, déclamait et s’écriait, comme Hernani en 1830 : «… Intelligent qui court droit au but qu’il rêva, Je suis une force qui va! ». La cécité progressive le fera basculer vers une introspection teintée de nostalgie, mais avec une attitude courageuse immuable et sans amertume.

Si une certaine mélancolie habite parfois Ravier, il la sublime et la dépasse au contact du paysage et du ciel : Il ne copie pas pour transcrire un univers édénique, il contemple la nature qui s’offre à lui comme un formidable champ d’observation. Le paysage génère aussi des réflexions inépuisables surtout lorsqu’il se laisse emporter par l’enthousiasme de la création.
Il faut dépasser la légende d’un Ravier triste, accablé et transformer ce mythe erroné. Qui, comme lui, n’a pas connu des moments de doute et de lassitude? Son ailleurs reste inaccessible aux autres, alors qu’il s’offre si proche, à portée du regard. Et lorsque l’âge arrive immuablement, que la cécité gagne progressivement et vous prive de la passion de l’observation, comment ne pas être sombre ?

Comment mieux dire ?

Paul Jamot, 1921 : « Je ne crois pas qu’il y ait au dix-neuvième siècle, beaucoup de lettres d’artistes qui puissent être préférées ou même égalées à celles-là pour l’accent original, non cherché, le ton de la confidence, l’impromptu lyrique, la sincérité, le charme.

On comprend, en les lisant, la qualité particulière des amitiés que Ravier suscita, l’indignation de ses familiers, à voir méconnu, ignoré, l’homme qu’ils plaçaient si haut.

On sent une nature tendre et forte, droite et fière, entretenant dans le secret une flamme noble, une flamme pure. Il arrive que Ravier laisse aller sa plume et qu’il s’abandonne avec un lecteur digne de confiance. De lui, alors, s’épanche dans les pages qu’il ne croyait pas destinées au public, un courant de fraîche et frémissante poésie. »