François-Auguste Ravier à Félix Thiollier, février 1873.
Nota : Notre Newsletter de février 2026 se devait de choisir un courrier significatif !
Posté en février 1873 depuis Morestel (Isère) par François-Auguste Ravier à Félix Thiollier ce texte presque fondateur sur l’amitié naissante de ces deux artistes si différents reste une anthologie du caractères des deux.
Après une première lettre de politesse confirmant un rendez-vous à Morestel pour faire connaissance, cette deuxième longue lettre adressée à son nouvel ami le stéphanois Thiollier, nous renseigne sur la sensibilité artistique de Ravier. Il fait un « petit sermon » au jeune Félix de 28 ans plus jeune que lui.
Sa droiture en toute circonstance et son sens de la justice, sa modestie et son auto-dérision nous confortent dans notre haute estime de ce peintre –philosophe qui n’aura de cesse de calmer les ardeurs de son admirateur. D’emblée, Félix Thiollier veut déjà le faire connaître exposer, ou entrer au musée et lui faire de la « réclame ».
Lisez plutôt :
Mon cher ami,
Je vous donne ce titre de tout cœur, puisque votre délicate réserve a voulu que je l’écrivisse le premier. Je vous le donne aussi parce que je suis sûr que vous le méritez. Fervent et bon. Votre femme a de la chance.
Vous voyez que je prends une grande feuille de papier, sans trop savoir ce qu’il en arrivera ! C’est que j’ai l’intention, usant du privilège de l’âge – triste privilège – et de l’amitié, de commencer par un petit sermon : […] S’il y a une vérité absolue en religion, il n’y en a pas en art, mais seulement des principes généraux. Il n’y a là que des vérités relatives.
Si l’art est un, il a des milliers de faces, comme une grande maison qui est bien une seule maison, mais qui a des milliers de fenêtres.
Pourquoi vouloir que votre voisin, qui a sa chambre, regarde par votre fenêtre? C’est de l’intolérance. Or, la tolérance est un de ces rares progrès que le temps nous a légués.
Et puis, il faut être juste, c’est un devoir strict. Un homme qui ne pense pas comme vous, d’abord, peut avoir raison dans un sujet qui n’a rien d’absolu; eût-il tort, vous n’avez à lui demander qu’une chose : la bonne foi, et, s’il est de bonne foi, respecter son idée si vous ne l’adoptez pas. S’il n’est pas de bonne foi, le planter là et le plaindre.
Pour mon compte, je ne veux pas être défendu. À supposer que mon œuvre en valût la peine, elle doit se défendre toute seule. Ce que l’on dira en bien ou en mal n’y ajoutera ou n’en sortira rien. Si je suis un voyant, je trouverai toujours des esprits qui regarderont par ma fenêtre; c’est tout ce qu’on peut demander et personne n’a conquis l’universalité des suffrages. En tout cas, tout apostolat (grand mot pour petite chose) doit se faire par l’exemple et la persuasion et non avec le sabre de Mahomet, quoique Mahomet ait réussi. Aussi, mon ami, de grâce, pas de zèle, reportez votre ardeur sur des choses qui en valent la peine, par exemple aimez votre femme encore davantage, si cela est possible. Ne vous inquiétez pas du Musée! Qu’on les prenne ou non. Je n’y tiens guère, trouvant cela trop imparfait pour poser devant la postérité.
Dans le désir de m’être utile, vous me proposez de faire voir les machines à votre ami de la Gazette des Beaux-Arts.
Je crois que Charles Blanc1, qui est, m’a-t-on dit, le directeur, en a vu chez Allemand deux ou trois et en a dit beaucoup de bien, presque ce que vous en dites (il s’agit d’aquarelles).
Voilà mon opinion là-dessus je ne désire pas être lancé; je me contente amplement du succès intime que les artistes m’ont fait, dans une proportion plus grande que je ne crois en conscience le mériter ; ceci dit sans fausse modestie, parce qu’un artiste complet est non seulement un voyant, mais un exécutant.
Je n’ai pas fait de grand ouvrage, je ne sais si j’en ferai. C’est le grand qui sert de passeport au petit. Si Corot n’avait pas fait ses grands tableaux, ses petits seraient moins recherchés.
Si je fais des ouvrages recommandables, je leur dirai « à la garde de Dieu, allez ! » mais sans jamais, au grand jamais, tant que j’aurai du pain sur la planche, employer des moyens factices qui ne soient pas du domaine de l’art.
Faire voir ces machines à un dilettante, c’est bien, c’est avouable, mais voilà tout; ne rien demander, ou demander que si, plus tard, j’ai une chose qui en vaille la peine, on dise purement et simplement son opinion.
Je sais que je suis un vrai libertin2, rien que cela, et, à ce titre, je ne mérite pas tant d’égards; il est vrai que la morale n’a pas pour cela à se voiler la face : libertin avec la nature !
Je ne suis pas l’honnête et laborieux bourgeois qui a fondé une maison riche et connue et établi honorablement ses enfants dans le monde,-non!
Don Juan inoffensif et d’un nouveau genre, je remplis mes carnet des motifs qui me plaisent, et, plus heureux que Don Juan, j’en ai plus de trois mille. Si je n’inscris ni Zerline3, ni Elvire4, ni Emma5, c’est un blond matin ou un soir brun. Pour moi, il y a des baisers dans l’air; il y a des nymphées6 et des priapées7 antiques l’été, par certains vents, sur la mousse, au bord des eaux ou dans les bois, à cette heure de midi qui est un démon dont l’Écriture dit de se méfier; mais, surtout, il y a les ineffables tendresses du soir, choses intraduisibles par la parole, vaguement indiquées par la couleur et la forme et qui vous charment comme une musique dont il vous est impossible de rendre exactement le sens.
Je suis un artiste inachevé.
Vous prêcherez plus tard. Il est des choses que vous pouvez faire voir, mais celles que je vous ai données pour vous, laissez-les pour vous, telles que l’invisible coteau de Sainte-Foy.
Quant à ce que vous me dites de votre prétendue indiscrétion, veuillez-n ’y pas croire. Vous nous avez fait et vous nous ferez toujours plaisir en venant nous voir.
Adieu, mon cher ami, je ne sais si j’oublie quelque chose. Ma lettre est toute de travers, mais il faut voir ce qu’il y a dedans, et donner pour vous et à votre femme notre amical et respectueux compliment.
François-Auguste Ravier
1. Charles Blanc, (1813 – 1882) critique d’art et graveur français, membre de l’Académie des BA, fondateur et rédacteur en chef de la Gazette et surtout auteur des Histoire des peintres de toutes les écoles (14 vol.) (1861-83).
2. -Libertin : jouisseur, libre-penseur, esprit fort. (Dict. Le Robert)
– Définition ancienne au XVIIIe : Qui ne veut pas s’assujettir aux loix, aux règles de bien vivre, à la discipline…-Qui ne s’assujettit ni aux croyances ni aux pratiques de la religion 1. Le latin libertinus signifiant : qui a le caractère d’un affranchi, on n’a pas historiquement l’explication des diverses significations françaises.1. La première fois qu’on trouve ce mot, au XVIe siècle, il a la signification de : indocile aux croyances religieuses. C’est ce fait qui a déterminé le classement des sens.2. Le sens particulier qu’a pris libertin par rapport aux mœurs a, dans le langage moderne, mis en désuétude les autres sens qui étaient si vivants au XVIIe siècle. (Dict. Le Littré)
– Dans la langue classique, désignait une personne faisant profession soit de s’affranchir par la philosophie de l’autorité et des dogmes de la religion, soit de ne pas s’assujettir dans sa conduite aux pratiques et aux règles de la morale chrétienne (on parle dans le premier cas de libertins érudits, dans le second, de libertins de mœurs ; mais il est souvent arrivé que les deux attitudes se soient conjuguées). (Dictionnaire de l’Académie Française)
3. Zerlina (francisé en « Zerline ») est un personnage féminin de Don Giovanni de Mozart.
4. Le Roman d’Elvire est un opéra-comique en trois actes composé par Ambroise Thomas d’après un livret d’Alexandre Dumas
5. En 1862, l’Opéra de Paris se trouve alors rue Le Peletier (IXe), Emma Livry, 20 ans, était la plus grande ballerine parisienne sous l’Empire. Mais lors d’une répétition à l’Opéra de Paris, son tutu s’embrase subitement et Emma est transformée en torche humaine
6. Nymphée (du grec numphaïon) désigne un sanctuaire consacré aux Nymphes, celles-ci étant des divinités de l’eau.
7. Priapée : Fête en l’honneur du dieu Priape, à caractère érotique, une sorte de bacchanale à l’antique.
